Comme vous en avez certainement entendu parler, le Québec vit depuis quelques mois sous le régime de la grève des étudiants. Cela dure depuis février et ne semble pas prêt de s'arrêter. Montréal a été particulièrement touchée, et coup de bol, on y habite ! On a donc pu vivre de l'intérieur ces événements quotidiens.
Tout a commencé lorsque le gouvernement libéral de Charest a décidé d'augmenter les frais de scolarité à l'université. À sa décharge, il a dit que ceux-ci n'ont pas bougé depuis plus de 10 ans. Le Québec est (et est toujours) le pays d'Amérique du nord où les études sont le moins cher, comparativement aux autres états de la Confédération Canadienne, et surtout des voisins du sud. D'ailleurs, beaucoup d'étudiants états-uniens viennent faire leur université au Canada et en particulier à Montréal (qui offre un cadre de vie agréable et le bilinguisme).
Le gouvernement a décidé d'augmenter le prix des études de 75% sur cinq ans, ce qui les ferait passer de 2168 $ CAN (soit 1682 euros environ) à 3793 $ CAN (soit 2943 euros environ), par année bien entendu. C'est cher, mais rien de comparable aux États-Unis, où pour les plus grandes universités (MIT, UCLA), ça monte jusqu'à 18 000 euros par an (mais à ce prix là, vous n'étudiez pas dans des vieux bâtiments bourrés d'amiante).
Bref, dès février, certains étudiants lancent un mouvement de protestation, qu'ils soient universitaires ou au cégep. Pour info, un cégep, c'est un peu l'équivalent des IUT en France, il y a des cours théoriques, des cours pratiques, avec la possibilité à la fin d'aller soit sur le marché du travail, soit poursuivre à l'université. Ce qui est sympa, c'est que si vous faite des études de plombier, vous aurez des cours théoriques en commun avec ceux qui font des études sur la santé ou le social, un gros mélange.
Pensant que le mouvement allait s'essouffler rapidement faute de structure et d'encadrement, le gouvernement a dans un premier temps laissé couler l'eau sous le pont Jacques Cartier. Mais les rangs des contestataires ont grossi, et quand ledit pont a été bloqué (ce qui reviendrait à bloquer le pont d'Aquitaine 2 heures à Bordeaux), les choses se sont envenimées. Des manifestations regroupant plusieurs milliers de personnes ont en parallèle eu lieu à Montréal, surtout autour de la rue Saint Denis, proche de l' UQÀM, la plus grosse université de la ville en plein centre. Face à cela, la réponse a été policière mais sans violence dans un premier temps. Puis, bien organisés, plusieurs groupes étudiants (selon les autorités) ont simultanément jetés des bombes fumigènes dans les plus grosses stations de métro, bloquant toutes les lignes. Résultat, tout a été paralysé plusieurs heures, en gros de 7h à 11h. Imaginez le bordel si Montparnasse était inaccessible quatre heures d'affilée, amis lecteurs parisiens.
Partant de ces blocages et de la présence de fauteurs de troubles et autres casseurs, le gouvernement a adopté la loi 78. La loi 78 s'intitule "Loi permettant aux étudiants de recevoir l’enseignement dispensé par les établissements de niveau postsecondaire qu’ils fréquentent".
Alors l'intitulé est bien joli, que ceux qui veulent travailler puissent le faire. Mais à côté de ce joli principe, il y a eu une série d'articles fortement liberticides. Bon pour un Français, devoir prévenir les autorités du lieu de départ et du trajet d'une maniferstation semble normal maintenant, tout comme l'interdiction de manifester avec le visage couvert (ce qui a été rajouté par la ville de Montréal). Par contre, la loi interdit de bloquer l'accès au cours, ce qui vide de sens le mouvement. Et là où cela devient gênant, c'est que toute violation de ces principes peut entrainer une arrestation et une amende allant de 1000 à 5000 $ pour le manifestant. Si celui-ci est un représentant d'association, porte-parole...l'amende ira de 7000 $ à 35.000 $. Et si une association en tant que personne morale est mise en cause, ou un établissment scolaire (qui ferme ses portes ou encourage une manifestation), les amendes montent de 25.000 à 125.000 $. Ce qu'il faut donc bien comprendre, c'est que les étudiants sont laissés à eux même, en théorie, ils ne seront plus couverts par leurs établissements ou leurs représentants. Enfin, et c'est du off, il semble que les pouvoirs de la police aient été amplifiés, ils peuvent interpeller à tout bout de champ, 300 personnes arrêtées en un soir le week-end dernier à Montréal. Et des interpellations parfois abusives, de personnes prenant tranquillement un verre dans un bar à bière réputé (et qui a souffert de l'intervention de la police).
Désormais, les manifestants se concentrent sur le retrait de cette loi, en chanson ("la loi spéciale, on s'en câlice"). Ils sont désormais jusque chez nous, où tous les soirs il y a une manifestation "spontanée" dans la rue, avec chants, bonne humeur et bruits de casseroles (le nouvel équipement à la mode pour faire du bruit, avec une spatule). À l'aller, ils sont seuls mais au retour, toujours encadrés de la police qui assure la sécurité.
Il y a aussi des manifestations d'étudiant(es) nus ou presque (super, surtout quand vous êtes au resto avec le père de Carole et que vous voyez passer plein de gens à poil!) :
La police justement, comme je l'ai dit, a redoublé d'efforts (et parfois de violence) pour tenter de contenir ces marées humaines. Il semblerait que les gardiens de la paix (qu'ils la leur foutent) soient exténués, donc plus vicelards, comme en attestent certaines vidéos circulants sur internet (voir ici des images d'une télé indépendante). Ils sont d'ailleurs tellement occupés qu'ils en oublient leur fonction première : mettre des prunes. D'après mes sources (québécoises) le chiffre d'affaire de la ville de Montréal a fondu de 30 000 PV par rapport à l'an dernier (pas grave, ils ont en parti concédé le marché à Vinci, vous étonnez pas si le prix des parkings augmente chez vous).
Voilà où on en est à l'heure actuelle, la population en a plutôt marre, la détermination des étudiants ne semble pas fléchir, et le gouvernement fait la sourde oreille et réprime. Ce qui gêne pas mal de monde qui considère que le Québec est réputé pour sa douceur de vivre et l'accueil chaleureux de ses habitants, ce qui reste vrai. Ils craignent beaucoup pour l'image de leur pays à l'étranger (le tourisme risque de beaucoup en pâtir d'ailleurs).
Prochain épisode, le grand Prix de Montréal, sera-t-il perturbé ou non ? Réponse dans quelques jours... En tout cas, en conférence de presse du premier ministre, les journalistes ne perdent pas leur sens de l'humour (la chaise où était assise la journaliste s'est cassée).